Pierre Desproges est un des grands humoristes français de la fin du vingtième siècle. Ses chroniques de radio et ses émissions à la télévision renvoient l'image d'un amoureux de la langue française doté d'un humour noir, d'un anticonformisme virulent et d'un magistral sens de l'absurde. Voici une de ses chroniques radio sur les gros mots, avec le texte joint et documenté pour ceux qui auraient du mal à suivre!
Lors d'une récente interview sur cette chaîne de radiophonie, qui diffuse désormais sur 1852 mètres, c'est à dire tout de même 1848 mètres 25 de plus que le champion du monde de saut en hauteur - fallait le dire - monsieur Arthur Conte a dit, en substance, que la seule censure qu'il s'était permise lors de son règne sur les antennes1 s'était exercée à l'encontre des gens qui disaient des gros mots. Alors faites-excuse, M. Arthur, mais ce problème des gros mots me turlupine depuis que je suis en âge de reconnaître un mâle d'une femelle dans une assemblée hétérosexuelle, c'est vous dire à quel point ça remonte à la maternelle!
Il y a des lustres, huit lustres et demi pour être précis, que je rongeais mon Mistral Gagnant2 - car je n'aime pas les freins3 - avec l'envie d'en débattre ou d'en découdre un jour avec un gromotophobe4 si possible notoire. Aujourd'hui où j'ai mon émission où on me laisse dire des mots de toutes les tailles, voici que vous tombez à pic pour nourrir mon courroux coucou Villers5 lâche-moi.
Permettez-moi M. Arthur, de vous faire remarquer - avec humilité, car vous auriez pu être mon grand-père pour peu que ma grand-mère eût eu le cul pincé6 - permettez-moi M. Arthur de vous faire remarquer que la base de la cuisine française repose avant tout sur deux ingrédients indispensables: le gros sel et le sel fin. De même la langue française, pour laquelle il reste à prouver que j'ai moins de respect que vous, est faite de mots à moutures7 variables: petits mots, mots moyens, mots durs, mots doux et gros mots. Est-il besoin de rappeler à un érudit répertorié dans les salons du Sud-Ouest et même au-dessus, que François Rabelais7 - à qui vous n'en voudrez pas de figurer dans le Larousse alors que vous n'avez pas fini d'attendre devant - Rabelais fut en son temps le plus éblouissant serviteur des belles Lettres françaises, et non pas malgré mais à cause de l'artisanale magie de son verbe, dont les superbes jurons colorés déculottaient déjà les hémiplégiques du langage qui cachent leurs mots crus et montrent au tout venant leurs langues cuites, surbouillies, sans saveur et sans images.
On vous dit féru d'histoire de France, M. Arthur, mais quel comte, quel duc, quelle Altesse - hormis les falots8 et cireux Orléans9 qui clapotent au ras du trône des toilettes pour princes - quel roi de France trouve grâce à vos yeux baissés dans ce procès rabat-joie que vous faites à leur verve10?
Mais M. Arthur, au souper d'Henri IV, vous vous fussiez caché au fond du pot de la poule11, pour ne point ouïr les jurons du Béarnais12! Allons, bougez-vous, M. Conte! Laissez-tomber Jean-Claude Bourret13 et Henri Bordeaux14! Essayez Jean Genet15, Léotaud16, Léon Bloy17, Ronsard18, Duneton19 , tenez! Ecoutez Pierre Perret20, Brassens21 ou le petit Renaud22! N'ouvrez pas les oreilles de vos petits-enfants à la seule voix de Chantal Goya23, dont rien ne vous permet d'affirmer qu'elle et sa Bécassine24 sont moins vulgaires que les trois Margotons25 qui rebondissent et caracolent dans le lit chaud des mots charnels qu'on trousse au coin des farandoles éternelles.
A qui ferez-vous croire, M. Arthur, que les gros mots perturbent l'éducation des enfants? Au nom de quelle morale ratatinée nous ferez-vous encaisser qu'un mot leste - c'est-à-dire agile et léger, en bon français - puisse surprendre et traumatiser un enfant devant un téléviseur? Faut-il que vous soyez amnésique, papi, pour avoir oublié vos chants de la communale26 qui sont encore en vogue et véhiculent aux quatre vents tous les mots anatomiques hormis testicule et postérieur pour décrire aux porteurs de bretelles le dessous de leur ceinture.
Vous citez avec un émerveillement patelin27 le bien parler des pauvres, exempts dites-vous de tout écart de langage. Mais vous savez fort bien que souvent les gens du peuple n'ont pas les moyens d'être grossiers sans passer pour vulgaires à leurs propres yeux. Le peuple, c'est lui qui a inventé les gros mots. Mais c'est vrai qu'il est parfois timoré28, le peuple, et je vous accorde qu'on a jamais vu un garçon de ferme arriver sans cravate dans une noce de parvenus en bermuda. Mais pour le reste, mon président, sachez que c'est de bon droit que le langage est fleuri. C'est vous qui piétinez ses plates-bandes29!
4. Néologisme de Desproges. Celui qui hait les gros mots.
5. Claude Villers participait à l'émission Le tribunal des flagrants délires avec Pierre Desproges.
7. Mélange de froment, seigle, et orge, qui peut être fin ou gros.
8. Qui est insignifiant jusqu'à en devenir comique.
11. Référence à la poule au pot, un plat traditionnel de la gastronomie française.
12. Surnom donné à Henri IV, originaire de l'ancienne province française du Béarn, située au pied des Pyrénées.
25. Nom de femme, diminutif de Margot, et pris presque toujours en mauvaise part
26. Ecole communale.
27. Qui tâche d'en venir à ses fins par des manières flatteuses, faussement aimables, insinuantes.
28. Qui a peur d'agir, craintif